Comment décrire le clip de musiques électroniques ? Parce qu’il y a des vraies créations et puis il y a le mauvais goût. Ceux qui ouvrent des portes, et d’autres qu’on coupe rapidement.
La définition du clip qu’on retiendra, c’est peut-être celle du « Rolling Stone Book of Rock Video » dès les années 1980, qui parlait de « productions artistiques bâtardes, situées quelque part entre le mini-film et le maxi-spot publicitaire ». Cette double identité cadre très souvent les limites du genre : il faut vendre un morceau et divertir les foules, mais aussi offrir trois minutes d’émotions.
De la révolution numérique de la French Touch aux dérives esthétiques des années 2000, retour donc sur une certaine histoire du clip électro !
La French Touch : le pixel rencontre le sillon
Dans les années 1990, un basculement crucial s'opère : le passage de l'analogique au numérique. C'est l'acte de naissance d'une esthétique globale où le son et l'image ne font qu'un. Des artistes sauteront à pieds joints dans une nouvelle façon de mettre la musique en images. Ils convoqueront des réalisateurs, des créatifs puis, plus tard, comme Ed Banger Records, feront du graphisme et de la vidéo un art à part.
Des réalisateurs comme Michel Gondry (« Around the World ») ou Alex & Martin (« Kelly Watch the Stars ») vont ainsi se montrer précurseurs. Julien Creuzard surprendra son monde avec le clip de « You Are My High » de Demon, énorme roulage de pelle de 3 minutes 36 ! Laurent et David Nicolas créeront le personnage drôle et régressif de « Starlight » et Quentin Dupieux fera (déjà à l’époque) dans le complètement barré avec la vidéo de « Flat Beat » et la peluche jaune la plus célèbre de la French Touch ! Nouvelle musique, nouvelle génération, nouveaux codes, la scène française impose, au début des années 2000, une nouvelle ère du clip… cela ne va pas forcément durer !
L'évasion par le motion design et le cinéma d'animation
En parallèle d’une fête émergente et pleine de bonnes idées, l'électro a su trouver son salut dans le graphisme pur, créant des mondes impossibles là où le réel sature. Point saillant : « One More Time », les Daft Punk et Leiji Matsumoto créent un film d'animation complet (Interstella 5555). Le motion design et l'animation japonaise fusionnent pour créer une épopée spatiale iconique.
L’iconographie d’Interstella 5555 a marqué une génération et a fini par faire des petits. Comme quand l’icône EDM Timmy Trumpet s’en inspire sur la vidéo de « World At Our Feet ».
Les nouveaux réalisateurs
L'image électronique s'émancipe donc des studios, d'une norme ronflante, pour descendre dans la rue, portée par des collectifs qui cassent les codes du cinéma traditionnel. Plus que de longs clips, des mini-films d’une intensité parfaite, témoins d'une période, renvoyant parfois à la radicalité d'une scène, au désarroi d'une génération.
Il y a eu l'ère Kourtrajmé : fondé par Kim Chapiron et Romain Gavras, le collectif insuffle une énergie brute. Le clip de « Stress » (Justice), en 2008, est un séisme. Avant lui, celui de « Signatune » de DJ Mehdi marquait l’histoire de l’électro tricolore.
Une soif de sortir des clubs, de l’énergie festive pour investir d’autres chocs émotionnels, d’autres profondeurs. On se souvient également de la vidéo d’« International Sound Pt. II » de Gener8ion où la foule anonymisée sait transmettre beauté et perfection d'exécution
Et puis cette scène française-là s’est tue. Quelque temps. On la voit ressurgir récemment sous les traits de The Blaze. À nouveau est relevé le défi d’une modernisation du clip, autour de la notion d’humanité – là encore – d’une certaine fragilité. Comment ne pas citer « Territory » ou « Virile » ?
La vidéo mascu, "incontournable" d’une époque
Si on vous parlait d'une scène créative, un temps absente, c'est parce que pendant 10 ans, on a véc un sacré retour de balancier ! A mesure que les musiques électroniques s’étendent dans le monde, le clip devient un vecteur puissant, un outil de notoriété. Mais tout le monde n’a pas la vista des pionniers.
Si les années 1990-début 2000 ont marqué une avancée créative folle, la suite – dans le sillage de l’EDM – s’est surtout cantonnée à mettre la fête en images, dans ses dimensions les plus évidentes, les plus clichés. Et il convient de dire que l'imagerie s'est alors souvent vautrée dans des clichés sexistes. Le combo bikini-piscine devient alors un réflexe… N’est-ce pas Benny Benassi dans « Satisfaction » ou Eric Prydz, qui préféra la variante « salle de sport » pour « Call On Me » !
Entre poses lascives et état de transe quasi hystérique sur un dancefloor, le clip des années 2010 incarne davantage une scène électro surpuissante, sûre d’elle, masculine, courant après le grand public, qu’une scène motivée par l'invention de nouvelles identités, de nouveaux récits. Au passage, que de temps parcouru depuis ces clips où les filles étaient représentées sous les traits de proies faciles et prêtes à danser...
La quête d'humanité
Face à une musique produite par ordinateur, parfois perçue comme froide ou désincarnée, et après des années à filmer une fête mythifiée ou à s’inventer des mondes parallèles, de nombreux artistes ont choisi de montrer l'envers du décor, d’injecter de l’humanité.
Jusqu’à récemment d’ailleurs avec David Guetta et « Gone Gone Gone », qui nous plonge dans les coulisses de la création. Voir l'artiste devant ses écrans et ses consoles permet de rendre la musique plus sociale, au-delà bien sûr d’exposer un artiste star. Elle dit tout d'une nouvelle attente du public : le partage. On ne veut plus de l'image de l'artiste-génie, transporté en studio par la solitude de son talent. On veut qu'il le vive, en groupe, en collectif et si possible, avec incandescence.
Humanité toujours chez un Fred Again dont c’est la marque de fabrique. Ses clips transpirent inévitablement le réel, le terrain, l’altérité. Ils disent aussi d'une recherche esthétique à 360°, tournant le dos aux recettes maison et aux vidéos type lyrics videos. Comme d’ailleurs le clip de « Lights Burn Dimmer », qui capture l'instant. C'est une quête du vrai, où l'imperfection devient la preuve de l'émotion, de la sincérité. Ce faisant, et même si parfois ils coûtent très cher, ces clips se doivent d'être sobre dans l'expression mais riche dans l'innovation. Ils se présentent en horizontalité, plaçant sur un même pied d'égalité, l'artiste et nous. Fini la popstar descendant Time Square, fendant une foule surexcitée. Fred Again et tous les autres proposent du vrai.
Histoire partiale et partielle du clip électro vue de France. Il y aurait d’autres chemins à filer, d’autres moments à détailler car le clip, surtout dans la dernière décennie, a dû muter. Format vertical, durée courte, la façon de vendre de la musique a changé, le narratif et les histoires racontées aussi.
À quoi ressemblera le clip dans quelques années ? Aura-t-il disparu, comme certains le prédisent, aura-t-il trouvé une nouvelle raison d’être sur les plateformes ou ailleurs ? Peut-être aura-t-il changé de nom, reste que l’image restera indissociable du son. Pour véhiculer un message, incarner la création et comme forme d’art à part entière.