Il y a 25 ans, Apple a-t-elle tué la musique ?
Publié : 13h40 par Christophe HUBERT
Apple et l'iPod : Révolution musicale ou simple évolution de notre rapport à la musique ?
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Il y a 25 ans, Apple a-t-elle tué la musique ?
Il y a 25 ans, un petit rectangle blanc promettait de mettre « 1 000 chansons dans votre poche ». Une promesse qui avait tout d’une révolution et un petit quelque chose de magique. À l’époque, transporter toute sa discothèque dans un appareil à peine plus épais qu’un paquet de cartes relevait presque de la science-fiction. Aujourd’hui, on peut virtuellement écouter des dizaines de millions de titres sans posséder le moindre fichier musical. Entre les deux, l’iPod a changé bien davantage que notre façon d’écouter de la musique : il a participé à transformer notre rapport à la possession, à la découverte et, peut-être, à l’art lui-même.
Quand Apple lance le premier iPod en octobre 2001, le CD règne encore dans les salons, les voitures et les rayons des disquaires. Le baladeur numérique existe déjà, mais l’iPod va rendre l’expérience autrement plus séduisante. Son argument est simple : 1 000 chansons, une interface intuitive, une molette devenue iconique et une promesse de liberté. Plus besoin de choisir entre trois albums avant de partir courir. On emporte tout. Ou presque. L’objet arrive au terme d’une décennie pendant laquelle le MP3 a commencé à faire vaciller l’industrie musicale. Avec Napster, lancé en 1999, puis les réseaux de partage qui lui succèdent, une génération découvre qu’il est possible de récupérer des milliers de morceaux sans passer par la caisse. La musique se copie, se télécharge, s’échange. Les disques durs deviennent des cavernes d’Ali Baba où s’entassent les albums, les compilations improbables et les discographies complètes d’artistes dont on n’écoutera finalement que deux titres.
C’est l’époque bénie — du moins pour les collectionneurs numériques — où l’on télécharge davantage qu’on ne peut écouter. L’iPod donne une forme élégante et légale, avec iTunes, à cette nouvelle abondance. La bibliothèque musicale devient un objet personnel, transportable, presque une extension de soi.
Du tout-posséder au tout-disponible : le grand renversement
L’iPod n’a pas seulement changé la quantité de musique que l’on pouvait transporter. Il a préparé le terrain à une nouvelle économie de la musique, où le fichier numérique allait progressivement remplacer le support physique. Plus besoin d’acheter un album entier pour profiter d’un seul titre. L’album, ce vieux compagnon de route de la création musicale, commence à se retrouver en concurrence avec le morceau à la carte.
Puis arrive le streaming. Et là, retournement de situation : après avoir passé des années à vouloir posséder le plus de musique possible, nous découvrons qu’il est possible de tout écouter sans rien posséder du tout. Spotify débarque en Europe en 2008, Deezer s’installe dans le paysage, Apple lance Apple Music en 2015. Les catalogues deviennent gigantesques, accessibles pour le prix d’un abonnement mensuel. La bibliothèque musicale cesse d’être un patrimoine que l’on constitue patiemment pour devenir un service auquel on accède tant que l’on paie.
Hier, on avait 5 000 MP3. Aujourd’hui, on dispose de dizaines de millions de titres. On ne cherche plus forcément à conserver une œuvre, mais à y accéder. On ne possède plus une collection : on possède un abonnement, des playlists et quelques recommandations algorithmiques. Et si un album disparaît du catalogue, change de distributeur ou devient indisponible dans notre pays, il peut s’évaporer de notre univers musical sans que nous ayons notre mot à dire. La musique n’a jamais été aussi accessible. Mais l’accès permanent est-il vraiment synonyme de relation plus profonde avec les œuvres ?
Quand l’abondance devient une forme de pénurie
Il y a une chose frappante dans cette évolution : nous sommes passés d’une époque où il fallait chercher la musique à une époque où la musique nous cherche. Les plateformes savent nous suggérer des artistes similaires à ceux que nous aimons, fabriquer des playlists adaptées à notre humeur ou nous proposer de nouvelles sorties chaque vendredi. Elles facilitent considérablement la découverte, notamment pour des artistes qui n’auraient jamais bénéficié d’une distribution physique internationale.
Mais cette abondance a aussi son revers. Quand tout est disponible immédiatement, chaque morceau peut devenir remplaçable. Un titre ne nous plaît pas dans les quinze premières secondes ? Suivant. Un album demande un peu d’attention ? On le met de côté. Une chanson nous lasse ? Des milliers d’autres attendent déjà leur tour. L’écoute peut ainsi se transformer en consommation permanente de nouveautés. C’est particulièrement intéressant dans le domaine des musiques électroniques. Un DJ qui a grandi avec les disquaires, les maxis introuvables et les imports rares ne construisait pas sa culture musicale de la même manière qu’un jeune producteur qui peut explorer des milliers de références en quelques heures sur Beatport.
Peut-on encore prendre le temps d’aimer un disque ?
Cela dit, l’art, ne se résume pas toujours à son meilleur extrait à quelques écoutes mécaniques. Certains albums demandent plusieurs écoutes. Certaines chansons ne révèlent leur beauté qu’après un long détour. Et certaines œuvres ont besoin de nous dérouter avant de nous séduire. Parce qu’au fond, entre posséder mille chansons sans les écouter et avoir accès à cent millions de titres sans jamais s’y attarder, il existe peut-être une 3e voie : celle qui consiste à trouver un morceau, à l’aimer, à le réécouter jusqu’à le connaître par cœur… et à se souvenir, des années plus tard, de l’endroit où l’on se trouvait la première fois qu’il nous a bouleversés.
L’iPod nous avait promis toute notre musique dans la poche, alors qu’il aurait fallu notre promettre qu’elle finirait dans nos oreilles et dans notre tête.
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