Faut-il plafonner le cachet des DJs ?

Publié : 13h27 par Christophe HUBERT

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Faut-il plafonner le cachet des DJs ?

La question, longtemps taboue dans le milieu de la nuit, s’invite désormais au cœur du débat. Depuis le 1er janvier 2025, relayé par nos confrères de Dure Vie, le club allemand Tresor.West a pris une décision radicale : instaurer un plafond de cachets pour les DJs, sans distinction de style musical, de notoriété ou de “nom” sur l’affiche. Une mesure forte, presque militante aussi, qui révèle une crise bien plus large touchant l’ensemble de l’écosystème des clubs.

Des clubs sous pression économique permanente

La situation financière des clubs, en Allemagne comme ailleurs en Europe, est devenue critique. Début 2025, 81 % des clubs et salles de concert allemandes déclaraient rencontrer de sérieuses difficultés financières. Les raisons sont désormais bien identifiées : héritage économique du Covid, inflation, explosion des coûts fixes (énergie, loyers, sécurité, personnel), mais aussi baisse de la fréquentation nocturne, notamment chez les plus jeunes.

Face à cette réalité, les clubs n’ont plus beaucoup de marges de manœuvre. Augmenter le prix des entrées et des consommations a ses limites, au risque de décourager le public. Réduire les coûts devient alors une nécessité vitale, y compris sur le poste le plus symbolique : les artistes.

L’explosion des cachets des DJs

C’est l’un des grands paradoxes de la période actuelle. Alors que les clubs peinent à remplir leurs salles, les cachets des DJs, eux, n’ont jamais été aussi élevés. Vous n’en saurez rien car il est plus facile d’en apprendre sur les amis de Jeffrey Eipstein que de connaitre le prix réel exigé par les gros DJs ! La transition numérique, les réseaux sociaux et les plateformes de streaming ont transformé certains artistes en véritables marques mondiales. À la clé : des cachets à plusieurs dizaines – pour les plus célèbres centaines de milliers d’euros pour une seule soirée -, des prix souvent déconnectés de la réalité économique des lieux qui les accueillent.

Cet écart s’est creusé de manière spectaculaire entre les artistes émergents, souvent payés au minimum syndical, et les têtes d’affiche, devenues inaccessibles pour les moldus, les clubs de taille petite ou moyenne. Or, si une programmation musicale est certes nécessaire, le public continue de demander des « noms », « des stars », à intervalles réguliers. Et beaucoup de clubs se retrouvent ainsi pris au piège.

Le cas Tresor.West : rupture assumée

C’est précisément cette logique que Tresor.West refuse de suivre. Dans un message adressé à sa communauté, le club explique ne plus pouvoir – ni vouloir – s’aligner sur cette inflation des cachets. Le plafond instauré vise à préserver un modèle durable, fidèle à l’esprit underground qui a vu naître la majorité des DJs aujourd’hui établis.

Le club rappelle une évidence souvent oubliée : presque tous les DJs ont débuté dans de petits clubs underground, acceptant des cachets modestes en échange d’un espace d’expression et d’expérimentation. Sans ces lieux, aucune scène ne peut survivre et se renouveler. L’appel lancé par Tresor.West s’adresse autant aux artistes locaux qu’aux têtes d’affiche : soutenir les clubs aujourd’hui, c’est garantir l’existence des scènes de demain.

Plafonner… mais jusqu’où ?

La décision de Tresor.West soulève une question plus large : faut-il encadrer les cachets des DJs, à la hausse comme à la baisse ?
Limiter les rémunérations maximales permettrait de freiner la spéculation autour de quelques stars qui finissent par tirer tous les prix vers le haut, et de rééquilibrer les budgets. Mais certains avancent aussi l’idée d’un plancher minimum, afin de protéger les artistes émergents, trop souvent sous-payés, voire exploités.

Le débat est délicat. Plafonner peut sembler contraire à la liberté du marché et à la reconnaissance du succès individuel. Les gros cachets cachent aussi une réalité, énormément de DJs mid-game ou stars confirmées, financent via ces rémunérations, entreprises et salariés, labels et projets, en auto-financement. Tout ne part pas dans une énième villa achetée à Dubaï… même si cela existe. Cela dit, ces artistes ont depuis longtemps quitté les clubs pour les arenas. 

Un nouveau contrat entre clubs et artistes

La flambée des cachets, largement documentée ces derniers mois, n’est que le symptôme d’un déséquilibre profond. La nuit traverse une mutation économique et culturelle majeure. La question n’est peut-être pas seulement de savoir s’il faut plafonner les cachets des DJs, mais comment réinventer un modèle plus solidaire, plus réaliste et plus durable. L’alternative pourrait être d’inciter les DJs les plus demandés à accepter quelques dates par an, dans des clubs locaux, non par charité, mais par soutien et fidélité à la club culture, aux acteurs des musiques électroniques et pour assurer la diffusion de ces musiques et artistes à l’échelle locale, régionale.

C’est dire si le débat sur les cachets sort vite de l’économie pour investir le terrain moral. Et dans ce domaine, il y a autant d'opinions que de personnes !

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