Les pionniers de l'électro ne sont pas éternels

Publié : 12h42 par Christophe HUBERT

Les légendes de l'électro disparaissent : quel avenir pour leur héritage musical ?

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Les pionniers de l'électro ne sont pas éternels

Cevin Fisher, Juan Atkins… Ces derniers jours, deux figures de la musique électronique ont disparu. D'autres légendes ont déjà quitté la scène, tandis que certains pionniers, comme Laurent Garnier, choisissent de lever le pied. Pas question de parler d'âge limite pour mixer : on peut faire danser jusqu'à la fin de sa vie. Mais une question commence à devenir incontournable : qui racontera demain l'histoire des musiques électroniques, quand ceux qui l'ont écrite ne seront plus là pour le faire ?

Cevin Fisher, par exemple, c'était une certaine idée de la house américaine. Il avait commencé à mixer à seulement 17 ans, avec une résidence au Club Zanzibar de Newark. Un club emblématique, une école du dancefloor, où il avait notamment croisé l'influence de Larry Levan et Tony Humphries. Producteur et remixeur recherché, il avait notamment signé des succès comme The Freaks Come Out et (You Got Me) Burning Up. Plus de quatre décennies de musique, de clubs et de rencontres : Fisher faisait partie de ces artistes qui ont contribué à construire la culture house bien avant qu'elle ne devienne un phénomène mondial.

Avec Juan Atkins, c'est une autre dimension de l'histoire qui disparaît. Considéré comme l'un des pères fondateurs de la techno de Detroit, il était membre du mythique trio des Belleville Three, avec Derrick May et Kevin Saunderson. Juan Atkins n’incarnait pas seulement les prémices de la techno mais rappelait que ce courant musical est notamment né à Detroit, dans une ville dévastée économiquement. Jouer, produire était devenu alors un moyen d’embellir l’avenir et de trouver des alternatives à des personnes afro-américaines, victimes du racisme. En somme, Juan Atkins était l’idée même que les musiques électroniques ont un ADN qui va bien au-delà du son. Et que raconter une musique, c'est être vigilant à ne pas oublier celles et ceux qui l'ont faitre : hommes, femmes, blancs, blacks, latinos, gay, hétéros, etc...

Et ils ne sont malheureusement pas les premiers à nous rappeler que les légendes ne sont pas éternelles. Larry Levan, maître absolu du Paradise Garage à New York, est mort en 1992, à seulement 38 ans. Frankie Knuckles, surnommé le « Godfather of House », est décédé en 2014 à 59 ans. Paul Johnson, autre figure essentielle de la house de Chicago, nous a quittés en 2021, à 50 ans. Robert Miles, qui avait fait danser la planète avec Children, est mort en 2017 à 47 ans.

Des destins et des générations différentes, mais un même constat : la musique électronique a déjà perdu plusieurs de ses grandes figures. Et elle va désormais devoir apprendre à préserver leur mémoire autrement que par la musique.

Car pendant que certains disparaissent, d'autres commencent à prendre leurs distances. C'est notamment le cas de Laurent Garnier. À 60 ans, le DJ français n'a pas annoncé sa retraite, loin de là. Mais il a expliqué vouloir réduire considérablement son rythme de tournée, avec une dizaine de dates par an. Et ce n'est pas un cas anodin. Il appartient à cette génération qui a connu les premières nuits techno, les clubs underground, les disquaires spécialisés. Des artistes qui ont vu cette musique passer de quelques scènes confidentielles à une industrie mondiale géants.

Le sujet n'est donc pas l’âge. Il n'existe aucune date de péremption pour être DJ. On peut parfaitement imaginer Carl Cox, Jeff Mills ou Sven Väth continuer à faire danser les foules pendant encore de nombreuses années. Le vrai sujet, c'est le legs. L'héritage. Ce que ces artistes ont dans la tête, dans leurs archives, dans leurs souvenirs, et que l'on ne retrouvera pas forcément dans une playlist Spotify ou dans un documentaire de vingt minutes, d’autant que les musées liés aux musiques électroniques ou à une scène, restent rarissimes. Or, ces artistes ont vécu les scènes de l'intérieur, connu les clubs qui n'existent plus, les soirées qui ont changé la donne, les rencontres qui ont déclenché des mouvements musicaux.

Et cela explique peut-être pourquoi la disparition de certains DJs nourrit une forme d’appréhension pour le futur. Car, les musiques électroniques sont une culture relativement jeune. La house et la techno telles que nous les connaissons ont véritablement pris leur essor à la fin des années 1970 et au début des années 1980. La scène électronique arrive presque simultanément à la disparition de certains de ses fondateurs et à la nécessité de raconter ses propres origines. C'est une situation nouvelle pour une culture qui s'est longtemps racontée à travers ses nuits, son immédiateté.

Carl Cox, David Guetta, Pete Tong, Danny Tenaglia, Jeff Mills, Fatboy Slim, Paul Oakenfold ou Sven Väth restent des noms qui pèsent lourd dans l'industrie. C'est évidemment une reconnaissance de leur talent et de leur longévité. Mais cela montre aussi à quel point cette scène continue de s'appuyer sur les personnalités qui l'ont construite. Alors, qui racontera demain l'histoire de l'électro ? Les nouveaux DJs ? Les producteurs qui samplent les pionniers ? Les journalistes, les historiens, les collectionneurs, les labels et les clubs qui auront pris le temps de documenter cette aventure ? Probablement un peu tout le monde. Mais encore faut-il que cette mémoire soit recueillie, partagée et transmise tant que ceux qui l'ont vécue peuvent encore la raconter. Il est donc assez prévisible que les années qui viennent verront débouler livres, biographies, films, documentaires retraçant un pan des musiques électroniques. Pas dans une nostalgie sombre, mais pour éclairer l’avenir. Les pionniers ne sont pas éternels. Mais leur héritage peut l'être.

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