Trop de népos dans l’électro ?

Publié : 13h54 par Christophe HUBERT

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Trop de népos dans l’électro ?

C’est un milieu qui se rêve ouvert, mais qui avance souvent entre initiés.
Il y a, dans l’imaginaire des musiques électroniques, quelque chose de profondément démocratique. Une chambre, un ordinateur, quelques logiciels — et soudain, tout semble possible. Là où le rock exigeait des instruments, des répétitions et des lieux, l’électro promettait une révolution silencieuse : celle du producteur solitaire, autodidacte, affranchi des institutions. Seul le talent allait faire la différence.

C’est un récit séduisant. C’est aussi, en partie, un mirage. Car dès qu’on gratte la surface, une autre réalité apparaît, moins romantique. Une réalité faite de cercles, de connexions, de relais invisibles. Et parfois, oui, de privilèges.

Partant d’une vidéo YouTube (ci-dessous) retraçant le parcours de Fred Again, une question s’impose : l’électro est-elle le royaume des népos, des fils de ? Est-ce le règne de l’entre-soi et d’une élite auto-reproduite ?

Le privilège : naître dans le bon camp

Fred Again grandit dans un environnement profondément privilégié. Famille aisée, père avocat influent, éducation élitiste : il évolue dès l’enfance dans un monde où la culture n’est pas un luxe, mais un horizon naturel.

Ce point de départ n’est pas anecdotique. Dans de nombreux travaux de sociologie (CNRS, IReMus), ce type de contexte est précisément ce qui favorise l’entrée dans les carrières artistiques : exposition précoce, accès aux ressources, familiarité avec les codes. Avant même toute question de talent, il y a donc déjà une trajectoire ouverte.

Pouvoir produire sans pression financière, investir dans du matériel, consacrer du temps à expérimenter — autant d’avantages rarement visibles, mais décisifs. Et bien sûr, l’environnement social de l’artiste a de l’importance.

L’accès : quand le réseau devient accélérateur

Très jeune, Fred Again est repéré et mentoré par Brian Eno, figure majeure de la musique expérimentale (avec qui il produira d’ailleurs un album…). Cette relation joue un rôle déterminant : elle ne se contente pas de valider un potentiel, elle rend tout possible dans une accélération du temps folle.

On parle ici de cooptation artistique : l’accès à un cercle d’influence transforme une trajectoire individuelle en trajectoire accélérée. Une étude sortie il y a quelques années s’est basée sur le fameux Top 100 de DJ Mag sur les meilleurs DJs du monde. Sa conclusion ? Environ 50 % des artistes entrants ont été mentorés, propulsés par des artistes déjà établis.

Et comme le top de l’industrie électro est très stable, beaucoup vivent une sorte de verrouillage des élites, une reproduction qui peut donner l’image d’un renouvellement mais qui, en fait, n’en est pas un.

La célébrité : entrer dans le cœur du système

La troisième phase de la carrière de Fred Again, c’est celle de la consécration. Il devient un producteur central, collaborant avec des artistes majeurs comme Stormzy, Ed Sheeran, Skrillex ou BTS.

À ce stade, son privilège de départ s’estompe. Car si son accès a été facilité, sa place dans l’industrie repose aussi sur une production intensive, un sens de la narration, une capacité à circuler entre les genres. Bref, sur son talent musical !

Ce qui distingue Fred Again dans le paysage électronique, c’est une esthétique très particulière : une musique construite à partir de fragments de vie. Là où la musique électronique peut parfois se détacher du vécu ou se complaire dans le show-off, lui cherche au contraire une forme d’intimité directe. Et c’est aussi ce qui rend sa trajectoire paradoxale : plus son origine est perçue comme privilégiée, plus sa musique cherche à produire une proximité émotionnelle.

Talent vs réseaux

C’est ici que tout se joue. Fred Again incarne une contradiction difficile à résoudre : d’un côté, un parcours facilité par un environnement social privilégié et des accès précoces. De l’autre, une reconnaissance artistique réelle, massive, construite sur une identité musicale singulière.

Et là, vous voyez où on veut en venir… Dans l’électro comme ailleurs, le népotisme existe. On ne les citera pas par respect, mais il y a quantité d’artistes, de producteurs, de DJs issus de familles de musiciens, travaillant dans un label ou une agence de communication. Le népotisme, c’est aussi celui du réseau, difficile à percer et qui, rapidement, fonctionne en vase clos.

Tout cela — ça vaut ce que ça vaut — on le retrouve en lisant les subreddits consacrés aux carrières et aux DJs. Là s’expriment rancœur, déprime, découragement.

Mais ce que montre Fred Again, et tant d’autres artistes, c’est que s’il y a des effets de système, des réseaux, du népotisme, il n’y a pas de triche.
Peut-être que la vraie difficulté, d’ailleurs, ce n’est pas de dénoncer le népotisme — mais d’accepter que dans une industrie créative, le talent seul n’a jamais suffi, et le privilège seul ne suffit jamais non plus. L’électro n’a au final pas su faire la différence et mener la révolution qu’elle brandissait.

Fred Again, lui, n’est ni une exception ni une anomalie, c’est une combinaison.

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